Macha Séry, journaliste au Monde

IN MEMORIAM
La photo était accrochée trop en hauteur, dans un recoin mal éclairé. Comme mal à l’aise, à sa cimaise. Elle semblait indifférer les passants. En tout cas, ceux-ci l’ignoraient. Ce qui en disait long sur son destin de laissé-pour-compte. Je venais de traverser l’Atlantique, pris dans les rets du décalage horaire. J’arrivais de Roissy-Charles-de-Gaulle et c’était pour moi comme une seconde mort. Un double meurtre. Sans épitaphe ni reconnaissance. Ce qui s’était produit se reproduisait donc, ici à Paris, à la galerie Laurent Stouk. Comment des héritiers des Lumières – j’avais transporté dans ma valise tous les stéréotypes liés aux Français- pouvaient ainsi tenir l’exclusion et la misère pour rien, un lot commun, une quantité négligeable ? C’était à n’y rien comprendre…

Sur la photo, Anatole gisait dans l’impasse. Une petite flaque de sang lui faisait une auréole. Il souriait aux anges. Peut-être avait-il été surpris par son assassin. Je l’espérais. Oui, j’espérais qu’il n’avait pas vu brandir l’arme qui l’avait tué. Qu’il s’était écroulé, sans rien savoir, sans éclair de conscience, ni déclic d’aucune sorte. Fauché par le silencieux comme par un brusque sommeil, un soir d’ivresse. Les policiers l’avaient découvert nu et avaient formulé les pires hypothèses, imaginé les cauchemars les plus noirs. Petite victime innocente, bafouée, violée par un pervers. Sur ce point, les enquêteurs s’étaient fourvoyés. Nu, Anatole l’avait toujours été. C’était son côté Diogène des temps modernes, sans oripeaux ni faux-semblants. Une provocation, critiquaient les bien-pensants. De son vivant, Anatole n’avait pas été bien compris par ses contemporains et à vrai dire, n’avait jamais cherché à l’être. Le militantisme comme le prosélytisme lui étaient totalement étrangers. Jamais à New-York, il n’était monté sur une poubelle pour haranguer les foules, comme j’avais vu faire à Central Park. Jamais, il n’avait occupé un studio de télé d’une chaîne locale, comme l’affectionnaient les évangélistes de tous poils. Il se contentait de promener sa silhouette dans les rues. De nous regarder sans nous juger, nous qui le jugions. Je supposais que cela –je veux dire, son esprit irréductiblement libre- avait causé sa perte : un quelconque fanatique, un puritain enragé n’aurait pas supporté sa liberté, son nomadisme sans chaînes, son sourire de connivence avec chacun, comme si rien dans l’homme ne l’étonnait, aucun vice, aucune faiblesse. « Comme si… » ? Non, ce n’était pas une feinte. Anatole était incapable de tromperie. Il respirait l’honnêteté et le bon pain. Je dois reconnaître qu’il était, de ce fait, souvent agaçant. Vraiment agaçant.

Il n’a pas fini, complètement seul. Nous étions quelques-uns, peu, une poignée à assister aux funérailles de ce rebelle angélique, ce clochard au cœur vaste comme un continent. On n’avait pas d’argent. On ne lui a pas acheté de cercueil. L’un de nous, barbouilleur du dimanche, graffeur sans talent, a imaginé quelque chose : cette peinture blanche qui se termine en flèche et indique l’endroit où Anatole est tombé. Nous seuls savons ce que cela signifie. Ceux qui viendront dans cette impasse pisseuse promener leur chien ou se faire un shoot d’héroïne n’y verront qu’une arabesque. Juste un peu de blanc sur du noir. Et après tout, n’était-ce pas ce qu’était Anatole, dans ce monde, notre monde : du blanc sur du noir ?


Jean Ferrero, galeriste

Enfin du nouveau !
Conception d’une dynamique exceptionnelle s’extrayant de banalité plétorique des œuvres actuelles…
Bravo !


Pierre Cornette de Saint-cyr, commissaire priseur

Rappelez-vous le cosmonaute de “L’odysée de l’espace” qui redevient un enfant et qui, le doigt dans la bouche, revient protéger notre terre et aider à son évolution…C’est ce merveilleux bébé que Katya photographie, en le rendant mystérieux, angoissant parce que ce n’est pas un bébé… Mais un extra-terrestre.


Peter Klasen, artiste

LA MATERNITÉ PLASTIQUE DE KATYA.
Le regard de Katya, tout en balayant l’univers familier de nos villes, instaure un dialogue singulier, tragique et obsessionnel avec un monde travesti, figé et déserté. La présence récurrente du baigneur en celluloïde, métaphore ultime de notre humanité, renvoie à notre propre existence, fragile et menacée, et enfante un hypothétique espoir de survie.


Démostene Davvetas, critique d’art

Anatole est l’homme immobile
Et mobile en même temps.
La figure humaine,
L’homme qui marche sans arrêt.
L’homme qui va dans la matière,
Et en même temps dans l’univers.
La matière qui est l’univers,
L’univers qui est la matière.
La métamorphose de la personne
D’une poupée en quoi ?
La paramorphose de la géométrie
En vie agéométrique,
Mais en quelque chose de vivant.